L’éternelle et joyeuse salutation : "Le Seigneur est avec vous" (3/3)

Publié le par P. Florin Callerand

Troisième partie du texte de Florin Callerand

 

Il nous reste, pour terminer cette méditation, à la porter dans la splendeur maximale de la révélation évangélique et de bien comprendre que ce n'est pas pour faire l'aumône, mais par besoin de son cœur éternel que Dieu est créateur. Il ne peut pas ne pas créer. Car, Il est Amour.

 

Oser parler d'un "éternel déterminisme" qui contraindrait Dieu à créer, semble excessif, voire hérétique. Pourtant, si "Dieu est Amour", comment envisager que puisse exister un seul instant, dans le temps ou hors du temps, où Il ne se communiquerait pas, en se "donnant en participation", comme on l'enseigne dans l'Église.

 

Ne pourrions-nous pas, non plus, accueillir la parabole qui nous vient de très belles et bonnes créatures de Dieu ?

 

Le soleil, les étoiles, par exemple, peuvent-ils garder enfermée en eux-mêmes, l'ardeur brûlante qui constitue leur centre et ne sont-ils pas comme "contraints" à en donner le rayonnement ? Le bonheur des rayons -en supposant qu'ils deviennent conscients-, ne serait-il pas de faire l'expérience de la merveilleuse générosité de leur source permanente jaillissant à leur endroit. Mais le bonheur de la source jaillissante ne serait-il pas de contempler, comme du dedans, le bonheur de ces éclats de sa propre lumière intime ?

On ne peut séparer le bonheur de l'un, du bonheur de l'autre. Si l'on savait du moins que cette séparation est inconcevable, on se poserait moins de tragiques questions à propos de l'impossibilité d'un Dieu externe et insensible aux souffrances de ses créatures ! Si l'on savait qu'il est toujours avec nous au sens le plus total et qu'Il n'est pas le faux Bienheureux qu'on croit dans les philosophies et certaines théologies qui s'en inspirent ! Rien de ce qui arrive dans le Monde qui ne soit éprouvé pleinement par Dieu !

 

Comment ne pas penser à la Joie réciproque de Dieu et de Marie qui s'aiment sans ombre ni atténuation, mais comment ne pas penser à la peine d'esseulement de Dieu dont l'Amour n'est pas partagé par ceux qui pèchent ou font semblant de l'aimer, ceux-là que l’Évangile appelle les hypocrites.

 

L'incarnation de Dieu au milieu des hommes permet de saisir sur le vif le bonheur de l'Amour aimé et le malheur de l'Amour non-aimé ! François d'Assise parcourait villages et campagnes en gémissant : "l'Amour n'est pas aimé". Quand on parle des "Sept Douleurs" de la Vierge Marie, il faut penser que le chiffre "Sept" désigne l'immense intensité et variété de cette même peine. Mais, il faudrait dire aussi, Marie des "Sept Joies" pour traduire à la fois son Bonheur d'être avec Dieu et le Bonheur de Dieu d'être avec Elle et celui de ceux qui, comme Elle, répondent au Secret Appel ! Selon le nom même que l’Éternel se donne et que transmet l'ange Gabriel : "Tu l'appelleras : Dieu avec nous, Emmanuel !", nous voyons bien que la Salutation liturgique sur laquelle nous méditons vient de la plus haute révélation. En effet, Dieu n'a pas à sa disposition deux poids et deux mesures, Il est "Amour". Il faut donc scruter toute la profondeur du mot avec. Dieu, l'Emmanuel, est avec nous, chacun en sa condition unique, particulière !

 

Nous prendrons une ultime illustration de l'Amour partagé entre le créateur et la créature dans un passage de l’Évangile, dit "l'épisode de la Samaritaine".

 

On a l'habitude, et c'est très juste, de s'arrêter d'abord au réconfort et à la libération spirituelle que Jésus apporte à cette femme, hérétique pour les Juifs orthodoxes, et sans doute rejetée comme impure, malpropre aux yeux de Dieu, par les gens de son village samaritain, très puritain de mœurs. Pensez donc, cinq maris successifs et le sixième qui ne peut être un mari légal ! Cinq fois divorcée et cinq fois remariée, diraient aujourd'hui les juristes ! Cas absolument sans possibilité de solution. On a affaire à une "exclue" (ce qui expliquerait qu'elle vienne au puits, solitaire, à une heure où les femmes du village ne viennent pas puiser leur eau). Mais il faut aussi oser considérer ce que Jésus a reçu de cette femme, ce qu'elle lui a donné d'infiniment précieux en demeurant près de Lui, le temps d'une longue conversation !...

 

Assurément, certains soulignent que tout d'abord elle reçoit très mal l'humble demande de service que lui présente Jésus : "Donne-moi à boire !" Elle refuse hautainement de pencher sa cruche vers le visage de l'Assoiffé : "Les juifs n'ont pas l'habitude de boire dans la coupe des Samaritains !" Mais en cela, Jésus, s'apitoyant, comprend qu'il n'y a pas autre chose dans son comportement qu'une riposte de Samaritaine appartenant à un peuple injurié et cruellement méprisé par des Juifs super-intègres et racistes qu'elle a pu rencontrer.

 

Très rapidement, le ton change. La Samaritaine s'aperçoit qu'elle a à faire à un homme droit et noble. La sympathie naît entre eux. Il lui parle du secret qu'elle porte au fond d'elle et qui apparaît sur son visage dépité : le grand malheur de l'échec de ses tentatives amoureuses. Elle a été utilisée, exploitée et voici qu'elle a devant elle un être qui ne condamne pas mais voudrait lui parler des "Choses de Dieu"... "Je vois que tu es un prophète !" lui dit-elle. Bien qu'inégale d'abord, la conversation s'est engagée. C'est Jésus qui la conduit. Quant à la Samaritaine, d'agressive qu'elle était, la voici devenue écoutante, disciple. Le temps de parole que Jésus lui adresse a dû être assez long étant donné la distance, aller et retour, entre le Puits de Jacob et le village où les disciples, en quête de vivres, se sont rendus. Il faut ajouter que les "Choses d'En haut" dont Jésus lui parle constituent le Tout de la Révélation : "Ce n'est ni à Jérusalem, ni au Garizim que Dieu veut être adoré, c'est dans la Vérité et dans l'Esprit. En dehors de cela, il n'y a pas de vrais adorateurs, tels que le Père les désire. Il n'y a que de la religion aux rites et formules desséchées !" Or, si l'on reconstitue, comme l'ont fait de grands artistes, la scène évangélique d'après les données mêmes du texte, on voit Jésus assis sur la margelle ou le bord du puits, s'étant réduit à une taille petite, tandis que la femme est debout, comme étant de taille grande. Il y a là, par symbole, l'expression de tout le Message !

 

La transcendance de Dieu créateur et sauveur consiste à être petit, humble, demandeur. La transcendance de la liberté humaine créée est objet de respect infini de la part du Dieu qui s'offre à elle !

 

"Vous qui cherchez Dieu, s'écrie Saint Jean de la Croix,

sachez que Dieu vous cherche avec plus d'ardeur encore !"

 

On ne peut faire qu'un exact rapprochement avec la position à genoux que Dieu prend, au soir du Jeudi-Saint, devant ses disciples. L'incroyable, l'impossible apparaît : le Tout-Puissant devient quémandeur, mendiant même ! Ainsi, l’Évangile nous présente-t-il la vérité du Dieu qui n'est qu'Amour ! La Vierge Marie a très certainement été la plus bouleversée et stupéfaite de toutes les créatures car, au jour de l'Annonciation, le Verbe de Dieu lui a demandé la permission de se faire chair en Elle et d'habiter ainsi parmi nous ! Peu après l'événement, Elle chante: "Le Tout-Puissant a fait pour moi de grandes choses, saint est son nom !" C'est de cela dont il s'agit...

 

L'agenouillement du Très-Haut n'est pas un geste de parade morale mais l'expression même de son Être secret. Les Personnes divines ne sont pas seulement assises, également, côte à côte, mais agenouillées face-à-face ! Elles ne changent pas de position pour créer et s'offrir le Monde l'une à l'autre. En fait, le "Lavement des pieds" évoque la demande adressée lors de l'Annonciation à Marie, mais aussi annonce le sacrement du Mystère éternel qui se concentre dans le Don de la Consécration : "Prenez et mangez !"

 

"O Dieu, tu es un Dieu caché" s'écriait Isaïe, le prophète, c'est-à-dire, tu nous surprends, tu n'as rien de ce qu'on appelle un potentat, un empereur, un général conquérant, un pharaon dominateur. On ne s'attendait pas à une telle attitude d'effacement de ta part. Des langes de Bethléem où Marie le couche dans une crèche, au linceul du Calvaire où Joseph et Nicodème et Jean et Marie le coucheront dans le sépulcre, il faut désormais apprendre à connaître Dieu, livré par sa nature même à la merci de ses créatures. "Voyez, disait le Curé d'Ars en extase, élevant et abaissant l'Hostie consacrée qu'il offrait à l'adoration des fidèles,  j'en fais ce que je veux !..."

 

On pourrait dire, faisant une prise de conscience authentique du fond de la révélation chrétienne, que celle-ci est terrible, "tremenda" ! Effrayante même, non pas parce que nous risquerions d'être comme écrasés par Dieu, mais parce que nous entendons la leçon exigeante donnée par Jésus : "Comme le Père m'a aimé, ainsi je vous ai aimés. Ainsi donc, puisque vous dites bien que je suis votre Maître et Seigneur : Aimez-vous les uns les autres ainsi ; c'est à cela que l'on reconnaîtra que vous êtes mes disciples !" (Jean 16, 17). Cela peut faire peur, en effet !

 

On dirait vraiment que Dieu éternel ne peut vivre qu'en échangeant avec des créatures devenues ses semblables. C'est pourquoi, sans doute, le Père Lucien Laberthonnière disait cette parole qui parut en son temps (1930) scandaleuse :

 

"En nous créant, Dieu fait de nous ses Frères !"

 

Ce n'est donc pas seulement, au cours des liturgies que nous devrions nous saluer par les paroles de la Révélation : "Le Seigneur est avec vous" mais en toute rencontre, en tout partage, en tout travail ! Nous devrions également nous provoquer réciproquement par la réponse adéquate : "Et avec vous aussi !"

 

La Vérité libératrice de tout MAL et promotrice de tout BIEN s'enracine, croît, fleurit, fructifie déjà dans le fait universel que nous avons constamment besoin les uns des autres, mais plus encore dans ce fait que nous avons à nous révéler les uns aux autres le Grand, le Secret TOUT-AUTRE Lui-même, le Dieu-Amour qu'on appelle le Transcendant, l’Éternel, l'Incarné à jamais grâce à la Vierge Marie, le Ressuscité de la mort, notre Créateur et Sauveur, PÈRE, FILS, ESPRIT, toujours à genoux devant nous et nous disant qu'Il a grand besoin de chacun de nos visages, pour faire apparaître le SIEN !

 

"Le Seigneur est avec vous !"

 

 

Florin Callerand

La Roche d'Or, les 2 et 4 octobre 1995

En la fête de Thérèse de l'Enfant Jésus

et celle de François d'Assise.

 

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