"Hommage à une mère"

Publié le par Françoise Porte

PONTORMO La Visitation (1528)

Nous avons choisi de vous visiter au matin de cette fête pourtant si commerciale : la Fête des Mères. Loin des bouquets de fleurs, des dessins et objets en pâte à sel, nous aimons vous rejoindre avec ce texte de Françoise Porte écrit quelques mois après la mort de sa maman. Ce texte, très émouvant, a déjà accompagné beaucoup d’entre vous lors du grand passage de leur mère.
 

« Hommage à une Mère » dont nous vous proposons de larges extraits a d’abord été écrit pour la lettre circulaire 2012. Nous en avons tiré un petit fascicule que nous ne cessons de rééditer tellement ces mots simples, vibrants d’une humanité de grâce, touchent les cœurs.

Ces temps si particuliers que nous traversons nous ont tous ramenés à la source de nos vies, invités à revisiter nos relations et à goûter le moment qu'il nous est donné de vivre avec nos proches. Puisse Marie guider vers ces lignes ceux qui vivent une telle heure ou qui l’ont vécue en ces mois d’épreuve.

Danièle Valès

 

 

 

Nous sommes le 18avril 2011, il est 5heures20 du matin et, de mon balcon où j’ai littéralement été attirée, j’ai vu à l’ouest un coucher de lune, les joues à peine rosies par la clarté du soleil se levant à l’est. J’avais mon appareil de photos à la main mais, à peine m’étais-je entendue m’exclamer «Oh !», que déjà la lune toute ronde s’effaçait dans le ciel à peine bleuté... Je la devinais dans le lointain. Malgré mon regard fixé à l’endroit de la très douce apparition, celle-ci avait tout naturellement et avec beaucoup d’élégance disparu de ma vue. J’avais beau fixer l’endroit, je ne la voyais plus. Mon bras me tombait le long du corps. Je venais de comprendre que l’on ne peut saisir, capter «le mystère», c’est lui qui s’empare de vous, et vous conduit. Mes yeux voilés de larmes étrangement sereines, se sont laissé glisser lentement vers l’est et ont découvert une ligne rouge à l’horizon, caressant la surface d’une mer dont les vagues légères venaient s’asseoir noblement sur le sable.

 

Cet instant restera ineffaçablement lié au moment bouleversant de la «disparition» de ma mère que, le 13 mars dernier, j’ai vue «s’enfoncer» dans le ciel, avec la même discrète élégance dépouillée que cette lune rose, s’évanouissant dans les nuées encore laiteuses et pourtant d’une transparence inouïe. Comme pour souligner ce que je viens d’écrire, deux tourterelles se sont posées sur le bord de mon balcon quelques secondes et, de la même manière que la lune, se sont envolées dans l’espace. Cela me marque profondément! J’ajoute, car je crois nécessaire de le préciser, que je n’aime guère le romantisme et ne suis nullement adepte des croyances en la réincarnation.

 

Ce que je viens de voir clairement, c’est, simplement, qu’il n’y a aucune ligne de démarcation entre la terre et le ciel, seuls les non-dualistes, les «voyants-Dieu dans le réel» (comme Florin Callerand aimait à le souligner) pourraient saisir la portée mystique de cet humble vécu matinal.

 

Lorsque je reprends la plume le lendemain, je reçois au réveil ce que je n’avais pas capté la veille : la lumineuse confirmation, à travers la visite de mes deux tourterelles, de l’union mystique en ciel de mes parents, celle-là même que j’ai voulu célébrer le jour de l’enterrement avec la lecture d’un passage du Cantique des Cantiques: «Viens ma toute belle, l’hiver s’en est allé. Et les arbres en fleurs exhalent leurs parfums». Oui, deux tourterelles et non pas une seule, ce qui aurait été déjà beaucoup! Me revient la phrase que m’avait écrite M.H.M à la toute dernière page de mon livre d’or, lorsque j’avais une vingtaine d’années: «Dieu attend là où sont les racines». Il m’est donné de le comprendre seulement aujourd’hui et il m’aura fallu plus de quarante ans pour intégrer, faire enfin «mienne» cette parole que Marthe Robin m’avait adressée alors : «Oh, ma petite, il faudra aller jusqu’au bout des racines».

 

Le sentiment d’être une déracinée, qui m’a toujours habitée, a disparu, depuis exactement la très longue agonie de ma si intelligente et lucide maman. Jusqu’à la fin, elle a su me faire passer dans la peau, avec une douce et intense persévérance – ce que je n’avais jamais compris - l’assurance que je ne serais jamais seule en ce monde. J’entends dans un souffle son seul cri interminable, parce que mille fois redit de façon de plus en plus imperceptible, mais dans une intensité deregard:«Ma-petite-fille-chérie»! Et si j’ajoute qu’à l’instant même où j’écris cette phrase «une» tourterelle vient de se poser sur mon balcon, on me croira forcément dérangée! On ne peut voir les signes, vivre un face en face avec le ciel en terre, que par pure grâce divine. Comme elle est véridique cette parole de la petite paysanne que je citais plus haut: «Ce n’est pas lorsque vous verrez les signes que vous croirez, c’est lorsque vous croirez que vous verrez les signes». Eh bien, je «crois» !

 

Précisément parce que je n’ai pas fait l’économie des larmes, liées à la douleur de la disparition physique, j’ai éprouvé avec d’autant plus d’émerveillement cette «visitation au cœur» qui me les rendait si proches l’un et l’autre! Éblouissement d’une expérience si humble pourtant, à tel point qu’il me semblait bon de la partager à ceux qui ont peur de la séparation définitive ou qui souffrent de l’arrachement inéluctable.

 

Comme je comprends cet effroi tant de fois  éprouvé, jusqu’à ce que je me trouve affrontée moi-même à cet «inéluctable»! En même temps que la morsure, j’éprouvais la caresse d’une présence invisible mais efficace et active. Quand vous êtes irrigué par une telle eau de source, pourquoi chercher autre chose à dire que ce qui monte de la profondeur? «Allez vous laver à la fontaine» disait Marie à Bernadette. C’est bien ce que j’expérimente lorsque je vous écris ces lignes:il me semble boire à longs traits l’eau si fraîche de Massabielle et, en riant, je vous la fais partager !

 

Parce qu’enfin c’est d’une bonne nouvelle dont il s’agit: la boue mortelle ne peut recouvrir la source toujours jaillissante qui surgit là où l’on s’y attend le moins, il faut juste gratter la terre de notre épaisse incrédulité. Oh non! Ils ne sont pas loin ceux qui ont quitté la surface des choses, leur âme rajeunie voudrait bien toucher la nôtre mais nos habitudinaires et vieillottes borgnitudes nous empêchent de ressentir leur délicat effleurement, tant il est vrai qu’on ne peut assembler un vieux tissu avec du neuf !

 

J’ai fortement conscience d’un danger subtil en parlant ainsi, car mon langage pourrait être confondu avec la myriade des spiritualités en tous genres, très en vogue aujourd’hui et qui envahissent le marché médiatique. Le comble de la toute-puissance étant de proposer des moyens techniques pour trouver la paix par soi-même, alors que c’est un Autre qui nous la donne et que cette Paix, qui nous vient du Christ, est d’une tout autre nature. Il est évident que si je fais l’impasse sur sa Résurrection, je ne peux plus faire l’expérience des retrouvailles intérieures avec les êtres aimés, dont j’ai parlé précédemment.

 

Nul doute cependant que beaucoup d’hommes et de femmes non chrétiens et au cœur droit font l’expérience d’un certain toucher intime avec leurs «disparus», parce que Jésus ressuscité, dans la clandestinité de leur cœur, leur fait percevoir une nouveauté à laquelle ils pourront donner un nom plus tard. Ceux-là méritent le respect, ils reçoivent un début de consolation mais ces expériences authentiques et humbles n’ont rien à voir avec les manipulations parapsychologiques très médiatisées.

 

Je crois profondément que l’on meurt comme on a vécu, et que la mort se prépare très tôt dans la vie grâce au fourmillement d’une vraie vie intérieure pleine de questionnements, sans laquelle la vieillesse est, de fait, vécue comme un naufrage. Notre existence, par nature éphémère, a beaucoup de sens. Une certaine familiarité avec les horizons proches ou lointains de la mort, à condition de n’être jamais morbide, est le travail d’une vie entière !

 

Il faut, je pense, un certain art de vivre et une forte intelligence pour s’approcher de ces choses véritablement importantes, en souriant. C’est ce que m’a appris ma mère.

Je n’ai découvert qu’à la fin de sa vie qu’elle avait été pour moi ma grande maîtresse de vie et que je lui devais tout. J’ai été confrontée consciemment pour la première fois à sa grandeur d’âme lorsque j’ai cru devoir la «protéger» de l’annonce de mon cancer, en lui masquant la vérité. Elle me regarda droit dans les yeux en me disant : «J’assume ton cancer, je n’assume pas tes mensonges». Stupéfaite, je découvrais que tout devient relatif quand on atteint le grand âge sereinement, et que ce qui aurait été motif de grand effroi auparavant devient école de la vie tout simplement.

 

Si cette femme, assez allergique au milieu religieux, n’avait pas développé ses ressources intérieures, il est évident que sa fin de vie aurait été un enfer pour elle-même et son entourage. Elle n’a fait l’économie d’aucune perte de repère, de désorientation, de fatigue inimaginable liée à des AVC innombrables, plus ou moins importants, et durant des années. Sa lassitude devenait écrasante, sa si belle et étonnante mémoire s’évanouissait, mais toujours son esprit vif était au rendez-vous et, jusqu’à la veille de mourir, nous avons pu rire avec elle des «choses de la vie».

Quelques mois avant sa mort, j’ai relevé des perles, que j’enfile aujourd’hui pour vous, car elles sont de nature à éclairer les vies les plus sombres.

 

Un jour, comme je lui demandais si elle était heureuse, elle me répondit dans un immense sourire «Oh ! oui...» J’ajoutais :

«Tu ne t’ennuies pas ?»

«Ça non, jamais !»

«C’est comment au-dedans de toi ?»

«C’est tout doré !»

«Alors tu as déjà un pied dans le ciel ?»

«C’est ça !»

«Entre le ciel et la terre, c’est séparé ?» (Je précise que maman n’a jamais suivi de retraite !)

«Mais non, c’est combiné.»

(Je fais l’idiote) «Ah bon, il n’y a pas le ciel d’un côté, la terre de l’autre ?»

«Non, non, c’est tout ensemble.»

«Mais comment le sais-tu ?»

«Eh bien, j’en ai l’expérience, c’est tout !»

«A la fin, on ressent quoi ?»

«A la fin, on veut que tout soit beau !»

«Il y a tant de gens qui pensent que la vieillesse, c’est l’horreur !»

«Mais non, ce n’est pas l’horreur !» (indignée)

«Parce que c’est le bout du bout d’une expérience riche et devenue fondamentale, c’est ce que je vois chez toi».

«Tu vois bien. C’est exactement comme tu le dis».

«Toi, tu ne souffres pas de vieillir ?»

«Ah, ça non, je sais que c’est le bout de ma vie terrestre, mais c’est le bon bout ! J’ai hâte de partir !»

 

Un jour, elle fait un effort en me regardant, elle me scrute : «QUI TU ES TOI ?» Le cœur serré, je lui renvoie la question : «Qui tu crois que je suis ?» Et dans un cri, elle me répond : «Tu es ma maman !» Le sol se dérobe sous mes pieds... Mais je réalise en un éclair, que cette régression à l’état de petit enfant ayant besoin de sa maman, lui permet de réintégrer les structures mentales très lointaines de sa véritable enfance, et puis plus profondément, je sens que sa mère la visite à travers ma médiation. C’est une approche très profonde de la mort.

Alors, je la prends dans mes bras, je la berce. «Je suis là, ma toute petite, ma chérie, ta maman est là.» Je la sens heureuse, très apaisée. Moi, je suis littéralement sonnée : je fais le deuil de ma propre mère, et j’ai dans mes bras une petite enfant. Un flot de tendresse sort de mes entrailles, je trouve immense ce que nous sommes en train de vivre.

 

Un peu plus tard, elle me resitue: «Tu es ma petite fille chérie», seule parole qu’elle pourra dire jusqu’au dernier moment! Oh! combien j’ai apprécié ces mots et qu’elle retrouve la mémoire de mon identité, mais je mesure ce que représente le fait de donner le droit à un être cher de perdre la mémoire, c’est le signe d’un amour infini qui scelle la relation d’éternité.

 

A plusieurs moments, je lui parle de sa perte de mémoire qui est pour elle une terrible perte.

«Tu ne te souviens plus que des choses essentielles à présent, et l’essentiel c’est la mémoire de Jésus en toi».

«Pas complètement, il y a l’autre aussi un peu encore à côté.»

«Un jour, elle disparaîtra, et tu n’auras plus que la mémoire de Jésus.»

«Ah mais oui, c’est comme ça !»

«Quand je parle des choses de l’âme, tu comprends à l’intérieur ?»

«OUI, à l’intérieur, je vois plus large, quand tu me parles».

«Plus large dans toute ta vie ?»

«OUI, plus large partout !»

«  Tu sais, je remercie Dieu de m’avoir donné une mère pareille et de pouvoir te parler comme je te parle, parce que c’est toi qui m’as faite ce que je suis pour te parler ainsi au seuil de ta mort ! Je suis honorée de te ressembler».

Maman me répond très simplement: «Tu as raison !» «Quand je serai morte, il faudra tout de même bien m’écouter !»

 

Un autre jour, je la trouve immobile, les yeux perdus dans le vide, absente. Je lui parle : «Maman ! Lorsque apparemment il ne se passe plus rien en toi, en fait, il se passe quelque chose, n’est-ce pas ?» Elle sort de son état léthargique :

«Oh ! redis-moi ce que tu viens de dire».

«Je veux dire qu’à l’extérieur, on te voit immobile, incapable de faire ou dire quoi que ce soit, comme paralysée, et pourtant au fond de toi, il y a du mouvement, beaucoup de choses se passent mais tu n’as pas les mots pour dire.» Son visage s’illumine soudain: «Oh ! oui, c’est comme cela ! Toi tu as les mots.»

«Et ce que tu vis au-dedans, personne ne le voit de l’extérieur».

«Si, toi ! Tu le vois !» Et dans un sourire, elle se rendort !

 

La page s’allonge et je ne veux pas prolonger sur le sujet car il me faudrait un livre entier pour vous dire mon admiration et ma reconnaissance pour ces personnes très âgées qui, comme ma mère, et la maman de Roger Robert – morte l’an dernier - ont reçu une onction de bonté, dans l’absolu dénuement. Cette clairvoyance fraîche comme l’enfance leur fait voir, au-delà de leur immense souffrance, la face éclairée de la nuit.

 

 

 

Françoise Porte

Octobre 2011

"Hommage à une mère" Extraits

"Magnifique est le Seigneur", CD Tissage d'or 5 (Communauté de la Roche d'or)